Quand le chiffre tue la vocation du droit

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Le soleil brille. Mais cela n’empêche pas de pousser un coup de g**** n’est-ce pas?

Contre une obsession qui gangrène silencieusement les métiers du droit et de la justice : le management par le chiffre[1]. Ou comment une profession de vocation est progressivement devenue une profession pilotée par des KPI’s.

Taux de rentabilité. Temps facturable. Objectifs. Tableaux de bord. Reporting.

À force de tout mesurer, on finit par oublier l’essentiel : pourquoi tant de personnes ont choisi ces métiers.

Je ne mets ici en cause personne en particulier, mais bien un système qui tend malheureusement à se généraliser. Je m’efforce d’exposer les choses avec nuance.

Et si les récits qui suivent peuvent sembler excessifs, ils sont pourtant bien réels.

  • C’est l’histoire d’une magistrate dans la fleur de l’âge : la trentaine, plusieurs années d’expérience en tant que juge, elle a accepté il y a quelques mois de relever un défi de taille.

Arrivée depuis peu dans une nouvelle juridiction, on lui propose de reprendre une chambre dans une matière ultra technique (pour laquelle elle n’a pas été formée et qu’elle n’a pratiqué que de manière anecdotique au barreau), le poste devenant vacant à la suite d’un départ.

La tâche est colossale, mais elle se lance immédiatement dans la bataille : elle achète des ouvrages spécialisés (sur fonds propres), lit scrupuleusement les dossiers, pose des questions à l’audience et avance, matière par matière, dans ses délibérés en même temps qu’elle assimile les pans du droit pertinents.

Ses jugements sortent : rigoureux, charpentés, équilibrés, pragmatiques. Elle se prononce, elle tranche, elle assume ses responsabilités de juge, pourtant écrasantes.

Elle est appréciée par ses collègues et par les avocats qui lui font même des compliments sur la tenue de ses audiences.

Vient le moment de son évaluation annuelle, qui tombe quelques mois après la prise de ses nouvelles fonctions. En personne exigeante, elle s’y prépare avec soin mais, consciente du défi qu’elle a relevé, elle est confiante.

Pendant toute la durée de l’entretien, son chef de corps ne lui parlera que de ses « retards », à savoir que certains de ses jugements sont rendus au-delà du délai légal de 30 jours. Là où, en quelques mois seulement, elle fait pourtant mieux que son prédécesseur qui avait lui aussi – et cela paraît normal dans une matière aussi technique – « des retards ». Ses jugements à lui aussi (pourtant chevronné) étaient rendus à plus de 30 jours, parce qu’ils nécessitaient un examen très approfondi et souvent des recherches complémentaires.

Elle qui avait tout donné pour être à la hauteur, elle qui pouvait être fière de l’exploit accompli, seule, au service de l’intérêt général, elle est démolie.

Elle s’en remettra, car elle en a vu d’autres. Mais d’autres sombreraient.

  • C’est l’histoire d’un jeune avocat avec quelques années d’expérience lui aussi. Comme elle, il pratique une matière pointue. C’est une matière qu’il a choisie depuis l’université et qui le passionne.

Il est un bon juriste, débrouillard et il travaille dur pour des patrons exigeants. Il est content de se donner à fond car il apprend beaucoup et son travail semble souvent satisfaire (il ne voit en tout cas pas tellement de changements dans la version adressée au client).

Quand il n’est pas devant son ordinateur, il a toujours son smartphone avec lui, il est proactif et réactif.

Il prend des initiatives mais ce n’est pas une tête brûlée.

Il rend les projets à temps, même s’il y a eu des urgences à traiter en plus, et parfois au prix d’une nuit de sommeil.

Il est rigoureux, consciencieux, fiable et disponible pour donner des conseils aux plus jeunes.

Il participe activement aux réunions d’équipe, aux réunions de veille juridique, aux activités de « team building ». Il est sympa, met de l’ambiance et reste jusqu’à la fin pour aider à ranger.

Pour lui aussi, c’est le moment de l’évaluation annuelle. On se dit que le tableau est idyllique, qu’on ne peut qu’être enchanté de compter quelqu’un comme lui dans son équipe.

Et pourtant il y a un problème, un problème que les associés (qui doivent bien appliquer les “règles”) jugent préoccupant : « il n’a pas ses heures », comprenez : il n’a pas atteint le quota d’heures facturables (billable) que le cabinet a décidé d’imposer à ses avocats. Ce n’est pas qu’il est largement en dessous, mais c’est manqué quand-même.

Il n’aura donc pas de bonus (mais ce n’est même pas encore si grave pour lui, car ce n’est pas pour cela qu’il travaille dur – bien que ça lui aurait fait plaisir, bien sûr).

Le plus grave, et c’est pareil pour la magistrate, c’est qu’ils ne seront pas félicités.

Le danger n’est pas le chiffre en lui-même, mais lorsqu’il finit par éteindre la vocation du droit.


[1] Selon l’expression consacrée par le professeur à l’UCL Laurent Taskin (docteur en sciences économiques et de gestion).

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